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Préface du Kyōgyōshinshō : traduction et commentaire

Une première approche de l’oeuvre majeure de Shinran Shōnin

Le Kyōgyōshinshō est l’oeuvre principale de Shinran. Composé en grande majorité de citations des maîtres de la Terre Pure de l’Inde, de la Corée, de la Chine et du Japon, ce texte articule de façon détaillée la doctrine de Shinran. Dans cet essai, je souhaite vous présenter une traduction de la préface du Kyōgyōshinshō accompagnée d’un commentaire personnel se voulant comme un exercice d’interprétation moderne de son contenu.

Traduction de la préface du Kyōgyōshinshō

Lorsque je réfléchis en toute humilité aux vœux universels du Bouddha Amida, je constate qu’ils dépassent ma propre compréhension. Il s’agit du grand vaisseau qui nous porte au-delà de l’océan difficile à traverser. Rien n’entrave la lumière d’Amida. Elle est le soleil de Sagesse transcendantale (prajna) qui illumine la longue nuit de notre ignorance.

Lorsque les conditions nécessaires au développement de la voie de la Terre Pure arrivèrent à maturité, Devadatta réussit à persuader le roi Ajatasatru de commettre son terrible crime. C’est alors que Shakyamuni apparut pour encourager Vaidehi à se tourner vers la Terre du Bonheur Paisible. Montrant ainsi qu’il y avait un être prêt à accepter les enseignements de la Terre Pure.   

Ainsi nous voyons que ces êtres incarnés souhaitaient en toute bienveillance sauver tous les êtres de la misère et de la souffrance, et que le cœur de compassion du Héro du Monde s’étend même aux pires criminels, ceux qui blasphèment la Loi (Dharma) juste, et même à ceux qui sont entièrement dépourvus de la moindre racine de bien.

Par conséquent, sachez que le Nom Propice que rien n’obstrue, incorporant les vertus suprêmes, est la véritable sagesse transcendantale qui transforme le mal en mérites ; et que la foi qui dépasse l’entendement et qui est aussi solide qu’un diamant est la vérité qui nous fait atteindre la réalisation [de la Bouddhéité] en effaçant toute trace des doutes que nous aurions pu chérir.

Puisqu’il en est ainsi, cet enseignement est l’enseignement véritable qui est facile à mettre en pratique pour nous qui sommes faibles et impuissants ; il s’agit de la voie la plus rapide pour nous qui sommes stupides et ignorants. De tous les enseignements donnés par le Grand Sage au cours de sa vie rien de surpasse l’océan de mérites que forme cet enseignement.

Que ceux qui, aspirant à la pureté en souhaitant se défaire de leurs souillures, que ceux qui sont confus en ce qui concerne la véritable pratique et la foi correcte, que ceux dont l’esprit est couvert de ténèbres et dont la compréhension est incomplète, ceux qui sentent peser lourdement sur eux tout le mal qu’ils créent et leurs limitations, puissent-il tous prendre conscience de l’ordre de Shakyamuni les invitant à rejoindre la Terre Pure, puissent-ils tous prendre refuge dans la plus excellente voie vers la vérité, et puissent-ils se dévouer exclusivement à la vivre et n’embrasser que cette foi pieusement.

Effectivement, il s’agit là d’un événement bien rare, peut importe combien de vies nous soyons amenés à vivre, que de se trouver dans les heureuses conditions nous permettant d’être pris dans la promesse universelle d’Amida ! Atteindre la foi pure et vrai, peut importe combien de Kalpas nous pourrions être amenés à vivre, est, en effet, la chose la plus difficile qui soit. Sans les conditions Karmiques favorables provenant de vies précédentes, comment pourrions-nous en venir à chérir cette foi dans la Terre Pure et à vivre en conséquence ?

Si nous en venions à rater cette opportunité, aveuglés par nos doutes, qui sait combien de Kalpas nous devrions à nouveau attendre. Il n’y réellement aucun mensonge dans la phrase suivante : « Tous seront acceptés et aucun ne sera abandonné !» Le vrai Dharma est en effet quelque chose de merveilleux, transcendant les choses de ce monde ! Puissions-nous, ainsi, ne ressentir aucune hésitation en l’écoutant et en y pensant.

Quelle chance j’ai, moi Shinran, ce vieil imbécile tondu, d’avoir pu prendre connaissance des textes venus de l’Inde, de la Chine et du Japon ! Il est tellement difficile d’y avoir accès et maintenant je les ai ! Il est si rare de pouvoir entendre leur message, et maintenant je l’ai déjà entendu.

Souhaitant vivre en conséquence et atteindre la réalisation, je déclare humblement ma foi dans les véritables enseignements de la Terre Pure et je souhaite en particulier reconnaître ma dette envers les faveurs incomparables que m’a conféré le Tathāgata.

Par conséquence, j’exprime de tout mon cœur par la présente la joie que me fait ressentir ce que j’ai appris et je chéris au plus profond de moi ce que cela m’a apporté.

Traduction réalisée sur la base de la version anglaise de DT. Suzuki

Commentaire

Lorsque je réfléchis en toute humilité aux vœux universels du Bouddha Amida, je constate qu’ils dépassent ma propre compréhension. Il s’agit du grand vaisseau qui nous porte au-delà de l’océan difficile à traverser. Rien n’entrave la lumière d’Amida. Elle est le soleil de Sagesse transcendantale (prajna) qui illumine la longue nuit de notre ignorance.

Dans sa préface au Kyōgyōshinshō, Shinran commence par expliquer que le vœu fait par le Bouddha Amida en vue de délivrer tous les êtres de la souffrance dépasse sa compréhension. Ce vœu du Bouddha a été traditionnellement compris comme un vœu réel réalisé par être surhumain il y a de plusieurs périodes cosmiques. A la place nous proposons de traiter ce vœu et le Bouddha en tant que symbole.

Ce vœu représente le vœu idéal souhaitant la délivrance de tous les êtres de la souffrance. Par extension il est aussi le vœu d’établir un environnement de parfaite égalité, propice au développement de tous, sans discriminations. De ce fait, comme c’est le cas pour Shinran, ce vœu dépasse notre compréhension car il est trop « grand » pour pouvoir être entièrement intégré au sein de notre propre système de valeurs et réellement mis en pratique avec nos capacités limitées. Fort de ce symbolisme, nous ne pouvons que tenter de tendre vers l’idéal que représente ce vœu. Il peut également nous servir d’échelle de mesure pour évaluer une partie de nos actions, notamment dans la sphère morale.

Shinran explique ensuite que ce vœu est comme un grand navire qui transporte tous les êtres. En effet, tout le monde peut s’approprier ce symbolisme. Il n’appartient à personne et de plus n’est pas figé ni dans le temps ni dans l’espace (ce symbolisme étant lié à la notion d’infinie).

Shinran continue ensuite en précisant que ce vœu est le « soleil de la Sagesse transcendantale qui illumine les ténèbres de l’Ignorance ». Les ténèbres de l’ignorance ne sont autre que l’ignorance causée par les habitudes, croyances et schémas venant de notre éducation, de notre environnement et de notre société. Bref les conditionnements qui ont forgés notre vision du monde et que nous reproduisons sans cesse. C’est cette vision qu’éclaire ce symbolisme. Au-delà de nos modes de fonctionnement habituels, de nos travers et de nos préjugés, il est possible de changer et de voir autrement.  Ce symbolisme du Bouddha, de son vœu et de la Terre Pure se pose comme un idéal, une forme d’utopie qui, en se plaçant en opposition avec notre monde et nos actions, nous permet de remettre en permanence en question nos choix, nos valeurs et nos préjugés.


Lorsque les conditions nécessaires au développement de la voie de la Terre Pure arrivèrent à maturité, Devadatta réussit à persuader le roi Ajatasatru de commettre son terrible crime. C’est alors que Shakyamuni apparut pour encourager Vaidehi à se tourner vers la Terre du Bonheur Paisible. Montrant ainsi qu’il y avait un être prêt à accepter les enseignements de la Terre Pure.   


Ainsi nous voyons que ces êtres incarnés souhaitaient en toute bienveillance sauver tous les êtres de la misère et de la souffrance, et que le cœur de compassion du Héro du Monde s’étend même aux pires criminels, ceux qui blasphèment la Loi (Dharma) juste, et même à ceux qui sont entièrement dépourvus de la moindre racine de bien.

Ce symbolisme n’a d’intérêt que s’il est appliqué à des cas concrets, intervenant dans le monde immanent, et a besoin d’un catalyseur tel que l’injustice ou le besoin de changements pour apparaître. Un exemple typique nous est donné par Shinran qui nous rappelle la tragédie décrite dans le Soutra des contemplations du Bouddha Vie Infinie dans laquelle la Reine Vaidehi est emprisonnée par son propre fils, Ajatasatru, suite aux machinations de Devadatta, le cousin du Bouddha. Dans le Soutra, c’est en réponse à cet événement que le symbolisme de la Terre Pure, fonctionnant comme une utopie, prend tout son sens pour Vaidehi. De ce fait, malgré leurs crimes, Devadatta et Ajatasatru sont le catalyseur qui déclenche chez Vaidehi le souhait de se libérer de la souffrance. Même si cette scène est une fiction basée sur des faits historique, elle garde tout son potentiel didactique : nous même devons à un moment être soumis à une forme de catalyseur mettant en lumière notre insatisfaction concernant l’état du monde pour trouver en nous le désir de changer les choses.

Ainsi, par leur rôle de catalyseurs, même les pires criminels jouent un rôle dans l’amélioration de la société. Comme Devadatta et Ajatasatru, ils représentent l’échec et les erreurs d’une société générant l’impulsion nous poussant à vouloir la transformer, en transformant en premier lieu notre propre façon de penser. Les vœux du Bouddha en tant que symbole de la Compassion Absolue, nous permettent de nous engager avec notre propre catalyseur. Ainsi, nous pouvons comprendre que l’existence et les actions de notre catalyseur sont dues à un ensemble plus large de causes, dont la principale étant l’échec de la société ayant générée ce catalyseur. Ainsi ceux qui causent le mal comme Devadatta et Ajatasatru sont à plaindre dans le mal qu’ils causent aux autres et pour les conditions les ayant amenées à causer cette souffrance. Nous ne pouvons alors que choisir d’œuvrer pour la création d’une société dans laquelle les causes ayant menée à la création de notre catalyseur auront disparues.

En même temps il est important de garder à l’esprit que nos propres perceptions du bien et du mal étant subjectives, nous ne devons pas les prendre comme des valeurs absolue. Nous devons systématiquement remettre en questions ces valeurs à la lumière du symbolisme de la Compassion et de la Sagesse Absolue du Bouddha Amida.


Par conséquent, sachez que le Nom Propice que rien n’obstrue, incorporant les vertus suprêmes, est la véritable sagesse transcendantale qui transforme le mal en mérites ; et que la foi qui dépasse l’entendement et qui est aussi solide qu’un diamant est la vérité qui nous fait atteindre la réalisation [de la Bouddhéité] en effaçant toute trace des doutes que nous aurions pu chérir.

Shinran introduit ensuite le nom du Bouddha Amida « Namu Amida Butsu ». Le nom n’est pas magique. Il n’a d’efficacité qu’à partir du moment où il est investi par le pratiquant du symbolisme de la Sagesse et de la Compassion Infinie représentée par le Bouddha Amida. Ainsi il devient un moyen simple pour le pratiquant pour interagir « physiquement » avec ce symbolisme. Shinran dit que les vertus suprême sont incorporées dans le Nembutsu. Cependant le Nembutsu n’est pas transcendant en soit, car il convient que celui qui le prononce en en fasse lui-même le réceptacle de ces vertus associées au symbolisme que représente le Bouddha.

Shinran parle ensuite de la « foi » et du « doute ». Cette foi est celle d’une personne qui, ayant compris les limites de ce monde et de son propre être, s’approprie le symbolisme du Bouddha pour retourner ensuite dans ce monde pour le changer.  Cette foi pointe sur le fait que nous pouvons toujours tendre vers un monde meilleur. Elle est de celle qui a vu les limites de nos préjugés, conditionnements mentaux et valeurs, mais qui est désormais muni d’une boussole indiquant la direction à suivre pour s’en libérer. A l’inverse, le doute est de celui qui pense que nous ne pouvons pas nous changer et changer le monde. C’est ce doute qui est oblitéré par le symbolisme de la Sagesse Absolue, qui représente l’impermanence de toutes choses et l’interdépendance de tous les êtres et phénomènes.


Puisqu’il en est ainsi, cet enseignement est l’enseignement véritable qui est facile à mettre en pratique pour nous qui sommes faibles et impuissants ; il s’agit de la voie la plus rapide pour nous qui sommes stupides et ignorants. De tous les enseignements donnés par le Grand Sage au cours de sa vie rien de surpasse l’océan de mérites que forme cet enseignement.


Que ceux qui, aspirant à la pureté en souhaitant se défaire de leurs souillures, que ceux qui sont confus en ce qui concerne la véritable pratique et la foi correcte, que ceux dont l’esprit est couvert de ténèbres et dont la compréhension est incomplète, ceux qui sentent peser lourdement sur eux tout le mal qu’ils créent et leurs limitations, puissent-il tous prendre conscience de l’ordre de Shakyamuni les invitant à rejoindre la Terre Pure, puissent-ils tous prendre refuge dans la plus excellente voie vers la vérité, et puissent-ils se dévouer exclusivement à la vivre et n’embrasser que cette foi pieusement.

La réalisation de notre propre finitude, des travers de ce monde et la prise de conscience/utilisation de cette puissante symbolique ne demande pas de savoirs ni de compétences spécifiques. Que nous soyons perdus, troublés, cultivés, intelligent… ne fait aucune différence. L’important est le désir de faire de ce symbole de Compassion et Sagesse Absolues notre boussole afin de continuer en permanence à nous remettre en question et avancer. Dans le même temps, le symbole de la Compassion Absolue nous montre que nous devons aussi accepter nos échecs et nos erreurs et de continuer à travailler avec eux à la lumière de la Sagesse Absolue.

Les termes utilisés par Shinran « l’ordre venant de Shakyamuni » et « n’embrasse que cette foi pieusement » paraissent fort. Bien que Shinran devait sans aucun doute croire que les Soutras du Mahayana avaient été enseignés par Shakyamuni, nous savons désormais qu’il est très peu probable que ce soit le cas. Cependant ce fait n’enlève rien à la puissance de la symbolique associée pour ceux qui sont prêt à en faire usage. « N’embrasse que cette foi pieusement » sous-entend de faire de cette remise en question permanente de nos valeurs le centre de nos vies.


Effectivement, il s’agit là d’un événement bien rare, peut importe combien de vies nous soyons amenés à vivre, que de se trouver dans les heureuses conditions nous permettant d’être pris dans la promesse universelle d’Amida ! Atteindre la foi pure et vrai, peut importe combien de Kalpas nous pourrions être amenés à vivre, est, en effet, la chose la plus difficile qui soit. Sans les conditions Karmiques favorables provenant de vies précédentes, comment pourrions-nous en venir à chérir cette foi dans la Terre Pure et à vivre en conséquence ?


Si nous en venions à rater cette opportunité, aveuglés par nos doutes, qui sait combien de Kalpas nous devrions à nouveau attendre. Il n’y réellement aucun mensonge dans la phrase suivante : « Tous seront acceptés et aucun ne sera abandonné !» Le vrai Dharma est en effet quelque chose de merveilleux, transcendant les choses de ce monde ! Puissions-nous, ainsi, ne ressentir aucune hésitation en l’écoutant et en y pensant.

La notion de « plusieurs vies » est probablement une notion à laquelle croyait Shinran même elle n’est pas en soit cruciale pour la pertinence de son discours. Même si nous partons du postulat que nous n’avons qu’une vie, il est important que nous en profitions pour œuvrer pour le bien du plus grand nombre et notre propre bien en prenant conscience d’à quel point nous sommes conditionnés par nos valeurs, la société et notre éducation. Ici il est important de comprendre le chemin que nous propose la voie de la Terre Pure est une opportunité rare pour nous transformer et qu’il serait dommage de la rater si nous avons des affinités avec cette voie.


Quelle chance j’ai, moi Shinran, ce vieil imbécile tondu, d’avoir pu prendre connaissance des textes venus de l’Inde, de la Chine et du Japon ! Il est tellement difficile d’y avoir accès et maintenant je les ai ! Il est si rare de pouvoir entendre leur message, et maintenant je l’ai déjà entendu.


Souhaitant vivre en conséquence et atteindre la réalisation, je déclare humblement ma foi dans les véritables enseignements de la Terre Pure et je souhaite en particulier reconnaître ma dette envers les faveurs incomparables que m’a conféré le Tathāgata.


Par conséquence, j’exprime de tout mon cœur par la présente la joie que me fait ressentir ce que j’ai appris et je chéris au plus profond de moi ce que cela m’a apporté.

Shinran conclut sa préface en faisant savoir la joie qu’il ressent venant de cette réalisation. Cela nous ramène au fait que cette réalisation est un processus personnel. Chacun doit travailler avec ce symbolisme et l’intégrer lui-même dans son système de pensée pour le mettre en pratique. Certains ont besoin de croire en la réalité de ces symboles, de les traiter comme des entités physiques transcendant l’être humain. D’autres sont pleinement conscient de leur utilité suffisante en tant que symboles. Il est important de noter ici que ces enseignements n’ont rien de figés. Comme expliqué, ces symboles que sont le Bouddha et la Terre Pure pointent vers une forme d’idéal éthique et de société idéale. Chacun pourra donc les utiliser pour se remettre en question et en tirer de nouvelles valeurs et postulats pour l’évolution de la société.


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Bouddhiste Jōdo Shinshū basé en Franche-Comté qui souhaite partager avec vous sa passion pour cette tradition méconnue du Bouddhisme Japonais

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